Jamais nos vies n’ont été aussi englouties par le manque de temps. Débordées, stressées… nous traçons à vive allure, coûte que coûte. Au risque de se perdre corps et âme. Et si nous profitions de l’été pour reprendre notre souffle, prendre du recul et tenter de trouver un nouveau rythme dès la rentrée ? Car, plus de doute, la lenteur a de l’avenir.

Courir, toujours plus, pour rattraper le retard. Quel retard ? Pas le temps d’y réfléchir… il y a urgence ! Urgence à « mettre tout mon temps à profit pour faire mes preuves et rester dans la course », résume Camille, 28 ans, cadre dans la fonction publique. Urgence « à être plus réactive », soupire Lucie, 35 ans, productrice, dont la boîte mail est devenue « un chantier en friche, dans lequel s’entassent des dizaines de messages laissés sans réponse ». Urgence « à devenir plus efficace et plus rapide », s’agace Zoé, 33 ans, avocate, qui ne supporte plus d’arriver chaque matin dans un bureau en vrac, envahi par des piles de dossiers « en attente ».

 

Une urgence qui épuise et stresse, nuit et jour, avouent Zoé et Lucie. Toutes deux rêvent d’une vie « moins speed ». « Plus heureuse », glisse Lucie. Mais elles reconnaissent ne pas avoir un instant pour réfléchir à un plan d’action. Alors, elles serrent les dents, en attendant… Camille, en revanche, a décidé de réagir, après seulement deux ans de vie active. Ressentant un besoin urgent de « fuir le rush permanent », elle s’impose désormais un rituel quotidien : « Je me lève très tôt et je vais au travail à pied en coupant tout – téléphone, radio et musique. Je réfléchis, j’observe les autres et je fais un petit point avec moi-même. C’est devenu un moment vital de décompression physique et psychique où j’évacue toutes les tensions. »

 

Overbookées, fatiguées, crispées par des agendas démentiels… il serait temps de s’autoriser à ralentir. C’est ce que préconise Marlène Schiappa. Adjointe au maire du Mans, mère de deux enfants et fondatrice de « Maman travaille », elle propose dans son dernier ouvrage(1) un programme express, en vingt et une résolutions pour vingt et un jours, afin d’apprendre à s’écouter et à freiner, sans culpabiliser. Observant que 63 % des femmes sont en état d’épuisement, l’élue dénonce « la pression énorme et de plus en plus forte, sur la maternité mais aussi sur les enjeux de carrière, sans parler du reste… Toujours, on nous apprend à “prendre sur nous” et à faire passer les besoins des autres avant les nôtres. »

 

Décidée à ne plus s’essouffler après avoir joué avec le feu, elle s’est résolue à témoigner des dangers du surmenage. « Sur l’échelle de l’épuisement, j’en étais au stade du 9,99 sur 10. (…) Comme beaucoup de personnes qui s’épuisent, je me nourrissais des petits mots admiratifs de mon entourage. Je me sentais utile, efficace, existante en m’épuisant. Je me sentais exceptionnelle aussi, puisque tout le monde me demandait comment je faisais pour en faire autant, tout le temps ! » Alimentation, travail, sommeil, vie sociale, vie de famille… elle revoit alors l’ensemble de son organisation quotidienne. Au cœur de sa nouvelle vie, le respect de rituels bienfaisants : s’interdire de travailler la nuit et se lever plus tôt en cas d’urgence professionnelle, apprendre à demander des délais supplémentaires ou à dire non, renoncer à être joignable tout le temps… Mais, surtout, dit-elle, « j’ai remplacé la recherche de la perfection, qui avait été mon unique objectif durant les dernières années, par la recherche du bien-faire et du bien-être ».

Prendre soin du temps pour prendre soin de soi. C’est également l’objectif de Martine, 45 ans, réalisatrice et mère de deux enfants, qui réussit enfin à « ralentir le pas, relâcher les épaules et respirer » depuis qu’elle ne se laisse plus hanter par le spectre de la femme parfaite : « Au travail, en couple, en famille, j’ai appris à ne pas être au top en permanence. J’ai compris que je pouvais lâcher sur certaines choses. Accepter de faire des nouilles le soir, que la chambre des enfants ne soit pas toujours bien rangée… On s’aperçoit que les choses se passent bien, malgré tout. »

 

A grand coup de méditation quotidienne, Marie-Laurence, chef d’entreprise et mère de trois enfants, a réalisé, elle aussi, qu’elle devait calmer le jeu. « Avant, je manquais de temps et d’espace. Je savais que je jouais de nombreux rôles sociaux mais ne savais plus qui j’étais ni qui je voulais être : une bonne mère, une épouse modèle, une chef d’entreprise qui réussit, une prestataire efficace pour mes clients, une meilleure amie toujours présente… J’avais du mal à harmoniser tout ça. Je souffrais, sourdement. La méditation m’a appris à revenir à mon corps, à me ficher la paix et à y voir plus clair. » Maintenant, elle bascule son téléphone en mode avion de 20 heures à 7 heures du matin « pour arrêter d’être avec mon mari et mes enfants sans y être vraiment et retrouver un rythme plus normal ».

 

A cran depuis des mois, Caroline, 48 ans, commerciale, revit depuis qu’elle s’est aménagé un sas de décompression. Chaque lundi, elle s’accorde une demi-journée pour elle. « Je ne me lève pas, je prends un vrai petit-déjeuner, je lis le journal en paix et je fais tout ce que je n’ai pas eu le temps de faire le dimanche. De toute façon, j’ai compris qu’il fallait éviter tout type de contact professionnel le lundi, les gens sont trop désagréables, et stressés. »

DANS LA MOUVANCE SLOW

 

Fuir le stress, et vite ! Après sept ans de crise économique et sociale, de compétitivité accrue, d’hyper-connectivité et de course à la performance, l’envie de lever le pied n’a jamais été aussi pressante. D’autant que les experts dénoncent toujours plus les risques sanitaires et psychosociaux engendrés par le « mal du siècle ». Dernier résultat en date : le burn-out guette plus d’un tiers des Français (selon une étude du cabinet Technologia, mars 2015). « Il y a désormais urgence à ralentir », insiste l’économiste Geneviève Azam, maître de conférences à l’université de Toulouse et auteure de « Osons rester humain. Les impasses de la toute-puissance »(2).

 

Décrivant « une fuite en avant intenable », elle s’inquiète qu’« une partie de la population ait encore peur de décélérer. On gagne tant à ralentir… On gagne une capacité de vivre, de se maintenir au monde et une plus grande sérénité. Ralentir permet de s’approprier le temps, de le faire sien. Ralentir permet de prendre soin des autres, de soi-même et de la planète. Etre moderne, c’est être lent. »

 

Et si, en 2015, freiner n’était pas perdre ? Et si la lenteur avait désormais de l’avenir ? Boom de la méditation, vogue du yoga, culte de la déconnexion, explosion de la marche à pied… Dans un mouvement continu et sans précédent, le nouvel esprit de la lenteur s’immisce, lentement mais sûrement, dans notre quotidien. Au cœur de l’accalmie, le déploiement à vitesse grand V du mouvement « slow life ». Trente ans après la naissance du slow food en Italie pour résister à l’invasion du fastfood et de la malbouffe, les adeptes du « slow » se multiplient, revendiquant le droit de jouir du temps en pleine conscience. Slow education,slow sex, slow commerce, slow art, slow tourisme, slow cities… même combat. Le bien-être est la nouvelle donne.

 

Il s’agit désormais de donner la priorité à un certain art de vivre : faire l’amour avec lenteur, passer des vacances à deux à l’heure, habiter des villes éco-responsables ou encore laisser vivre ses enfants – enfin – à leur rythme. Quand elle est inutile, la précipitation est bannie. Quand elle est toxique, la pression est proscrite.

 

« Ralentir permet de s’approprier le temps, de prendre soin des autres et de soi-même. Etre moderne, c’est être lent. »

GENEVIÈVE AZAM, ÉCONOMISTE

 

Au travail, pour commencer. « Finissez-en avec l’illusion du speed », écrit Pierre Moniz-Barreto dans « Slow business »(3), un guide de pistes concrètes pour concilier vie professionnelle et vie privée, bien-être et performance économique. Il s’agit d’apprendre à humaniser les cadences et à ralentir le rythme. « Le slow business ne lutte pas contre la vitesse de façon bornée, il s’oppose à la vitesse à tout prix et au détriment de la qualité, qu’il s’agisse de la qualité du travail, de la qualité des relations ou de la qualité du plaisir, bref, de la qualité de la vie », prévient-il. Car « une juste intégration du principe de décélération dans les méthodes de travail permet d’améliorer la performance globale des individus et des collectifs. » Il convient donc, selon lui, de savoir dire non pour arrêter de perdre son temps inutilement ; de favoriser le temps partiel – quand on a le choix – ou encore de valoriser le temps de réflexion et d’écoute pour améliorer la qualité du travail accompli. En bref, rien ne sert de courir : freiner permet de s’améliorer.

 

Tout juste suffit-il de suivre le code de conduite méthodique prescrit par l’auteur : aménager des pauses courtes et bénéfiques (chaque jour), réduire le « screen-time » et installer des zones zéro-tech (se déscotcher des écrans), pratiquer la déambulation contemplative (soit de longues promenades solitaires où l’on prend bien soin de s’ouvrir au monde), s’autoriser un temps de sieste (de dix à vingt minutes), avoir recours au décrochage total (se mettre au vert, seul, trois jours par an), cultiver la « retombée de la vase » (s’autoriser à ne rien faire pour y voir plus clair), s’adonner au sommeil du juste (se décrisper pour faire valser angoisses et problèmes avant de dormir)… et enfin méditer pour ne pas paniquer.

 

En tête des antidotes privilégiés par les Françaises pour échapper à la frénésie : la méditation, le yoga et la marche. « Méditer m’a appris à ne plus subir la pression et à ne plus culpabiliser de générer du temps pour moi. Avant, je me réveillais avec France Inter dans ma chambre, Europe 1 dans ma salle de bain et France Info dans la cuisine. Aujourd’hui, je me lève dans le silence, bois un verre d’eau tiède, m’assois et médite une demi-heure. Je me connecte à l’actualité dans le métro. Le soir, je ne “scroll” plus sur mon ordinateur avant de me coucher. Et je flanque mon smartphone à la porte de ma chambre », revendique Anne, 35 ans, journaliste.

En lui faisant prendre de la distance avec une vie trop speed et trop connectée, la méditation l’a « sauvée ». A l’heure où l’apprentissage des techniques de « pleine conscience » explose en France, les entreprises sont toujours plus nombreuses à proposer un petit pas de côté à leurs employés. A l’image de Google, qui leur offre des sessions d’entraînement « Search inside yourself » (« cherchez en vous-même », ndlr) élaboré par le gourou Chade-Meng Tan. Marie-Laurence Cattoire, vice-présidente de l’Ecole occidentale de méditation et auteure de « La méditation, c’est malin »(4) , met en garde contre « le dévoiement d’une ressource qui n’a pas pour objectif principal de détendre les gens pour les rendre plus efficaces et donc plus performants ».

 

Mais elle se réjouit de « l’intérêt croissant des Français, et en particulier des femmes, pour la méditation. Elles sont en général plus vigilantes, elles acceptent de reconnaître quand elles souffrent. Dans ce monde virtuel et rapide, la plupart des êtres humains sont en mode panique perpétuel : de ne pas y arriver, de ne pas répondre aux exigences qui arrivent de tous bords. La méditation nous rappelle notre présence corporelle et notre présence au monde, en nous ramenant à quelque chose de fondamentalement humain et bienveillant. » Gabrielle Richard, 33 ans, ancienne graphiste devenue professeur de yoga, sourit de ce « boom du yoga. Il y a cinq ans, c’était encore perçu comme bizarre. Maintenant, le yoga, c’est cool. » Deux « grandes questions récurrentes » animent ses élèves. Comment ralentir ? Comment aller mieux ?

 

RETOUR SUR SOI

Les réponses se trouvent aussi aux détours des chemins de randonnée. « Malades de la vitesse et fatigués de la performance, nous allons rechercher dans la marche lenteur et présence au monde, des sensations et des valeurs élémentaires qui ont fini par disparaître de nos vies », explique le philosophe Frédéric Gros, professeur à l’Institut d’études politiques de Paris et auteur de « Marcher, une philosophie »(5).

 

« La marche invite à une régularité tranquille, en phase avec sa respiration. Elle nous permet de nous détacher de nos identités sociales, familiales et professionnelles pour faire naître de nouvelles énergies et de nouveaux désirs. La marche est un rendez-vous avec soi-même », ponctue-t-il. La randonnée est ainsi devenue le premier sport pratiqué par les Français. Les ouvrages spécialisés caracolent en tête des ventes et les agences de voyage à pied connaissent une hausse explosive de la demande. Un élan auquel les femmes contribuent largement. « La marche s’est développée de manière significative chez les femmes, une clientèle que nous ne cessons de voir croître », observe Eric Balian, directeur général de Terres d’aventure.

 

Plus lent encore ? La nouvelle vague de la marche Kinhin, inspirée de la tradition zen, qui demande de caler sa respiration sur chaque demi-pas, le regard baissé à 45 degrés et les mains sur la poitrine, pour méditer en mouvement. Pas toujours évident dans les transports. Mais très efficace pour arrêter de courir.

 

(1) »J’arrête de m’épuiser ! », éd. Eyrolles, coécrit avec Cédric Bruguière

(2) éd. Les liens qui libèrent

(3) Ed. Eyrolles

(4) Ed. Leduc.s.

(5) Ed. Carnets Nord