L’AVIS DU PSY « L’ÉTAT AMOUREUX EST UN VRAI DÉRÈGLEMENT DE TOUT L’ÊTRE, UN VERTIGE. »

Comment expliquer que, malgré leurs différences, les hommes que nous avons interrogés aient des réponses, au fond, si proches les unes des autres ?
Jean-Michel Hirt* : La dominante, c’est que ces hommes perdent pied. Dans un premier temps, un vrai gouffre s’ouvre devant eux. Plutôt attirant, mais suffisamment angoissant pour qu’il y ait un sentiment soudain d’étrangeté délicieuse, provocante, excitante. Un sentiment qui nous laisse désarmés. Et c’est l’une des beautés de la chose : cette innocence qui rend strictement vains, voire encombrants, tous nos calculs et nos stratégies habituels pour posséder l’autre. Alors que l’on doit, en général, paraître actif, là, brusquement, s’impose la bienheureuse révélation de la passivité. Une passivité qui n’est pas du tout dans les habitudes des hommes, et cette découverte les bouleverse. Mais c’est la loi de l’amour, de renverser les représentations que nous avons des rôles.M. C. : Changer sans rien contrôler… C’est ce phénomène qui donne le vertige ?
J.-M. H. : Oui. C’est pour cela que l’on n’est jamais loin de la pathologie. Celle de la jalousie, de la possession, du sexe… L’amour peut empêcher de manger, de dormir… C’est un dérèglement de tout l’être, dont certains peuvent ne pas arriver à se relever. Il plane toujours à l’horizon la mort possible. Ne serait-ce que la mort d’un moi fermé, limité, notre petit moi de propriétaires de pavillon. (Rires.) L’amour, c’est par définition l’ouverture, des corps, des cœurs. La présence d’un autre en soi qui désormais nous hante. Or on prend des risques dès qu’on ouvre sa porte… Mais quand on l’accepte, c’est un infini qui s’ouvre. D’où ce sentiment de vivre plus fort, plus intensément.M. C. : Un saut dans l’inconnu particulièrement bouleversant pour les hommes ?
J.-M. H. : Oui, mais c’est aussi ce qui est merveilleux pour eux. Car c’est l’unique occasion qui leur est donnée de sortir de leur réalité phallique. A la différence du simple désir sexuel orienté vers sa seule satisfaction, avec l’amour c’est tout le corps et tout l’être qui sont en érection, qui se trouvent vivifiés. Soudain, l’homme découvre qu’il existe un au-delà du phallus, et c’est un élément extérieur qui le lui révèle. Quoi de plus épanouissant ? Une telle révélation peut même le dispenser de la multiplicité. Une fois libéré de son horizon phallique, il peut se contenter d’une seule femme, il n’a plus besoin de la quantité pour se prouver qu’il est un homme et soutenir son désir amoureux. C’est rare (rire), mais cela arrive. »(*) Psychanalyste, auteur de « L’Insolence de l’amour, Fictions de la vie sexuelle » (éd. Albin Michel).